12.05 — Les hackers indonésiens début 2000s#
Le Holy Book cite « le premier groupe d’hackers indonésiens » sans le nommer dans le texte principal, mais le mantra cité (« We Can Do All What You Can’t Do ») est bien celui de YogyaCarderLink (YCL). Reste à expliquer pourquoi la scène indonésienne de cette époque mérite d’être citée dans un manifeste de framework de test en 2026.
1. Les émeutes de mai 1998#
Le déclencheur#
En mai 1998, l’Indonésie traverse une crise économique majeure (impact de la crise asiatique de 1997) et une crise politique (fin du régime Suharto). Des émeutes éclatent à Jakarta, Medan, Surakarta, ciblant notamment la minorité chinoise indonésienne (commerçants, classe moyenne). Estimations : ~1000 morts, centaines de viols documentés.
Ces événements sont historiquement appelés Tragedi Mei 1998 ou Mei Kelabu (Mai gris).
La réaction des hackers chinois (1998-2000)#
L’information traverse l’internet naissant chinois en quelques jours. Des hackers se réunissent sur IRC et lancent ce qui sera reconnu comme la première cyber-guerre patriotique chinoise :
- Spam de sites gouvernementaux indonésiens.
- Ping floods.
- Création du « China Hacker Emergency Conference Center » pour coordonner.
- Naissance du terme « honker » (红客) = red hacker, par opposition à « hacker » (黑客 = black hacker), un hacker patriote, motivé idéologiquement.
- Émergence des groupes Green Army (fondée en 1997, reconnue politiquement en 1998), plus tard China United Green Alliance.
Source : Real Hack History — History of Hacktivism in China – 1998 Indonesia Riots
La réaction des hackers indonésiens (1999-2005)#
Côté indonésien, la scène se cristallise comme réplique, et plus largement comme affirmation d’identité technique dans un pays qui n’avait pas de tradition cybersec organisée.
Des groupes émergent dans plusieurs villes :
- Jakarta : scène carding / phreaking.
- Bandung : scène universitaire (Institut Teknologi Bandung — ITB).
- Yogyakarta : naissance de YogyaCarderLink (YCL).
- Surabaya, Medan : groupes plus petits, crews.
2. YogyaCarderLink (YCL)#
Les deux mantras#
YCL signe avec deux mots de passe identitaires distincts, qui ouvrent et clôturent ses defaces :
We Can Do All What You Can't Do.#
C’est le slogan identitaire. On le retrouve sur les signatures Zone-H, les forums, les e-zines.
- « We Can Do All » : revendication de compétence universelle technique.
- « What You Can’t Do », exclusion de l’autre : l’industrie, le gouvernement, le normie, le professionnel certifié.
C’est une devise underground typique. Le pendant nord-américain serait « We Are Legion » (Anonymous, 2008) ou « Lulz Security » (LulzSec, 2011). C’est une grammaire identitaire universelle.
Don't fuck with us.#
C’est le slogan d’avertissement. Présent sur de nombreuses pages de deface de YCL, et repris plus largement comme mantra de la scène carding/defacement des années 2000s.
Le Holy Book d’Ocarina le retourne à l’indicatif passé :
YOU FUCKED WITH US!
Pivot rhétorique du futur (avertissement) vers le passé (constat) : on vous avait prévenu, vous l’avez fait quand même, maintenant assumez.
C’est la structure logique du chapitre « Premiers retours » tout entier : l’auteur a passé des années à s’expliquer poliment, les slipologues ont continué à tout tordre, à imposer leurs vues de l’esprit, à mépriser, à insulter les autres d’autistes ; le moment d’explosion verbale (citation de true colors + « YOU FUCKED WITH US! ») est le passage à l’indicatif passé.
Le mantra est cité littéralement en anglais à la toute fin du bloc d’invective, toute langue confondue :
PUTAIN D’INCOMPÉTENT QUI NOUS EMMERDE !
PUTAIN DE PARASITE !
PUTAIN D’INCAPABLE !
YOU FUCKED WITH US!
La dernière ligne, italique anglais, capitales, ferme la séquence. C’est l’écho explicite au mantra YCL Don't fuck with us, transposé au passé. La structure rhétorique qui gouverne tout le chapitre « Premiers retours » y trouve sa signature littérale.
Pourquoi le Holy Book le cite#
D’accord : moi je vais te citer la devise du premier groupe d’hackers indonésiens auquel j’avais été exposé dès mon enfance : “We Can Do All What You Can’t Do”.
Je suis le bug dont tu ne pourras jamais te débarrasser.
- Marqueur autobiographique, l’auteur a été exposé à YCL dès son enfance. Cela suggère un parcours qui passe par IRC très tôt (avant 2010), et une exposition à la scène internationale (pas juste française).
- Marqueur d’humilité inversée « je n’invoque pas Cap’tain Crunch ou Kevin Mitnick, j’invoque une scène que personne ne connaît ». C’est plus underground qu’invoquer LulzSec ou Anonymous.
- Marqueur de filiation Sud-Est asiatique, l’auteur reconnaît une dette intellectuelle à cette scène, pas la scène US en l’occurrence.
3. Pourquoi la scène indonésienne mérite d’être citée#
Une scène autonome#
La scène hackers américaine et européenne s’est construite sur une infrastructure académique solide (universités, ARPANET dès 1969, Bell Labs, etc.). La scène indonésienne s’est construite à partir de rien :
- Pas d’ARPANET indonésien.
- Universités sous-équipées dans les années 1990.
- Connectivité chère et limitée (modem dial-up, puis Warnet, cybercafés).
- Aucune industrie cybersec locale au moment où ces groupes émergent.
→ Tout a été appris par soi-même, sur IRC, en anglais, avec une infrastructure pauvre. C’est exactement la trajectoire underground pure que le Holy Book valorise.
Une scène politisée par les circonstances#
Les émeutes de 1998 ont forcé la scène locale à se positionner :
- Pour répondre aux attaques chinoises.
- Pour défendre la fierté nationale.
- Pour exister techniquement face à un État qui ne reconnaissait pas leurs compétences.
Une scène qui a duré#
YCL existe toujours en 2026. Beaucoup de crews américains des années 2000s ont disparu (arrestations, dissolutions, vieillissement). La scène indonésienne a perduré sous d’autres noms : IndoHaxSec, Indonesian BackTrack Team, 711 Elite Team (qui a deface YCL en 2017, paradoxalement). C’est une scène vivante.
Source : INDOHAXSEC Indonesian Hacking Collective — Arctic Wolf
4. La nuance technique#
YCL était originellement une scène carding, pas une scène ideal-driven comme LulzSec. Ils volaient des numéros de cartes bancaires pour les utiliser (achat de matériel, conversion en cash). Puis YCL s’était peu à peu spécialisé dans la fraude bancaire au sens large. La rhétorique éthique est venue ensuite.
C’est une différence importante avec LulzSec (qui hackait pour le lulz et ne s’est jamais intéressé à l’idée d’en profiter financièrement). YCL était plus pragmatique : pratiques illégales pour vivre, dans un contexte économique difficile. Comme une partie des hackers en Russie, d’ailleurs.
5. Filiation avec Ocarina#
| YCL | Ocarina |
|---|---|
| Scène autonome, infrastructure pauvre | Une seule dep d’exécution, code auditable, apparemment une seule personne sans aucun moyens particuliers |
| Politisation par circonstances | Politisation par l’industrie des slipologues |
| Originellement carding (pas éthique), évolution vers reconnaissance | Ocarina est ethique dès son origine, mais embarque des skills « black-hat » dès ses premières versions |
Faire ce que les autres ne peuvent pas faire, précisément parce qu’ils refusent de le faire.
C’est exactement ce qu’Ocarina revendique.
Le DSL ROP, le typage strict, le refus de pytest et de ses plugins : « Ils ne savent même pas ce que signifie ROP », dit le Holy Book. « We can do all what you can’t do. »
6. Note sur la chronologie#
Le Holy Book dit « le premier groupe d’hackers indonésiens auquel j’avais été exposé ». Premier est relatif au parcours de l’auteur, pas absolu. La toute première scène indonésienne (1996-1999) était plutôt centrée à Bandung (ITB) et Jakarta. YCL est plutôt une deuxième vague (à partir de 2001-2005).
Pour quelqu’un exposé via IRC à l’époque, YCL était probablement le premier crew indonésien qui est apparu, leurs signatures de deface étaient récurrentes sur Zone-H à cette époque.